Celui qui vivait comme un rhinocéros, Alexandre Csoma de Körös (1784-1842), le vagabond de l'Himalaya.
Sylvain Jouty, éd. Fayard, 2007, 338 pages, photos.
C'est l'histoire véridique d'un personnage extraordinaire, au destin ironique et à la gloire involontaire. Originaire de Transylvanie, entièrement dévoué - pour ne pas dire obnubilé - par la mission qu'il se donne de retrouver l'origine de sa langue, le hongrois, Csoma de Chörös, mourra au Sikkim 23 ans après avoir quitté son pays. Il n'aura pas pu atteindre Yarkand ou le Grand Tibet, ni percer le mystère de sa langue. Mais il aura été l'auteur européen d'une oeuvre monumentale aux sources de la tibétologie (dictionnaire, grammaire, traductions de textes fondamentaux, etc).
La première partie du livre nous fait découvrir la naissance de sa vocation, dès son enfance, et comment il devient linguiste érudit tout en développant son originalité. Déguisé en Arménien sans le sou (ce qu'il est réellement) il part ensuite en spartiate clandestin sur les routes de Perse puis d'Asie centrale pour trouver le pays des Huns. "Sandor" nous fait alors découvrir une route de la soie très féquentée par marchands et pélerins d'Asie, mais hermétiquement fermée aux Européens. A Boukhara, dans l'impossibilité de poursuivre son périple à l'est (il vise Yarkand) il est contraint de viser le sud, l'Afghanistan puis le Penjab, encore empire indépendant. Il y croise le destin également improbable de deux officiers, français et italien, qui se mettront au service du Maharadja Ranjit Singh, alors autorité éclairée du Penjab et du Cachemire où il se dirige. Il est alors le 3e occidental connu - en 3 siècles - à pénétrer dans cette région régulièrement conquise et reconquise par les puissances voisines (Afghans, Moghols de Dehli, Penjab), et pourtant déjà rendue célèbre en Europe par les préromantiques. Il est intéressant de noter que le Ladakh, dont les royaumes sont également convoités par différentes puissances voisines, est alors tributaire du Cachemire. Acquérant toujours plus de connaissances linguistiques "Sandor" veut remonter de Srinagar vers sa quête en passant par Leh et de là, droit au nord, par le col du Karakorum (une branche alors importante et très surveillée de la route de la soie).
Le Ladakh orientera son destin différemment. "Sandor" y rencontrera William Moorcroft, superintendant de la Compagnie des Indes, institution encore strictement privée de développement des intérêts du commerce anglais dans le subcontinent. Moorcroft cherche à se rendre en Asie centrale pour y trouver une nouvelle source d'approvisionnement en chevaux, nécessaires au développement de la puissance de la Compagnie dans les Indes. L'auteur consacre deux ou trois chapitres passionnants à ce vétérinaire Moorcroft, premier Anglais à pénétrer au Ladakh avec toute sa caravane d'explorateur, arrivant après moultes péripéties le 24 septembre 1820 à Leh. Le destin des ces 2 hommes exceptionnels se croise là, à l'orée du "Grand Jeu" pour le contrôle des routes et richesses de l'Asie centrale auquel se livreront les grandes puissances (Russie, Chine et Angleterre) et les multiples Etats féodaux concernés. C'est dans ce contexte que la piste du Karakorom leur sera définitivement fermée.
"Sandor" contraint de se tourner à nouveau vers le sud sera le premier Occidental à pénétrer au Zanskar, en juin 1823. C'est en effet là, à Zangla, qu'il sera chargé par Moorcroft d'établir, toujours clandestinement, un dictionnaire tibétain. Il y passera un premier hiver dans une cellule sans chauffage, à travailler avec un moine, avant de découvrir les richesses de la littérature tibétaine à Pukthal et autres monastères.
On le suivra encore à Simla et dans le Spitul où il poursuivra son oeuvre avant de descendre à Dehli et Calcutta où finalement son travail sera consacré par l'Asiatic Society. Le tourment de cet homme fabuleux ne sera pourtant pas terminé car sa mission initiale, la découverte des origines de sa propre langue, le hongrois, toujours pas achevée...
Voyageur extraordinaire "Sandor" Csoma de Chörös n'a rien d'un explorateur car rien d'autre que sa quête (et, par là la découverte de toutes les langues) ne semble le toucher, voire l'intéresser (à Zangla où il vit plusieurs mois c'est à peine si il se rend au village)... Son destin n'en est pas moins fascinant, au contraire et, dans son livre, Jouty sait mettre en valeur ce parcours singulier pour nous conduire à travers une multitude de civilisations, religions et paysages à la rencontre d'autres individus d'exception et de cette période fascinante et complexe de l'histoire de la maîtrise de l'Asie centrale et de l'Himalaya. Ce dernier élément m'a incité à reprendre Kim, ce beau roman de Kipling, mais c'est une autre histoire...
François
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1 commentaire:
Merci pour ce récit ! Cela me donne bien envie de le lire ! J'espère trouver le temps ces prochains mois ! Bisous, Antoine
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